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Messageries et secret professionnel : comment communiquer plus sûrement avec le client

14 min de lecture TSCM
Messageries et secret professionnel : comment communiquer plus sûrement avec le client
La communication entre avocat et client se déroule de plus en plus via des messageries, et non via la téléphonie classique. Elles permettent d’échanger messages et documents et de tenir des appels audio et vidéo ; pourtant, la seule présence d’un chiffrement ne signifie pas une confidentialité absolue. Pour protéger le secret professionnel, il faut évaluer non seulement le canal de transmission, mais l’ensemble du système : la messagerie, l’infrastructure serveur, le compte, l’appareil de l’avocat et celui du client.

Pourquoi la communication est passée aux messageries

Le développement de l’internet mobile et la diffusion des réseaux 3G, 4G et 5G ont profondément modifié la communication quotidienne. Les appels vocaux et les SMS ont largement cédé la place aux messageries, qui permettent de transmettre non seulement la voix, mais aussi du texte, des documents, des photos, de la vidéo et d’autres informations via internet.
Pour l’avocat, c’est pratique, car une part importante de la communication avec le client peut se concentrer dans une seule application. Cela signifie aussi qu’un grand volume d’informations susceptibles de constituer le secret professionnel se retrouve dans un seul environnement.
Conformément à l’article 22 de la loi ukrainienne « Sur le barreau et l’activité d’avocat », le secret professionnel couvre notamment les informations relatives au client, les questions pour lesquelles il s’est adressé, le contenu des consultations et explications, ainsi que les documents et informations stockés sur supports électroniques. La protection des messageries touche donc directement l’activité professionnelle de l’avocat.

Il n’existe pas de messagerie absolument « inécoutable »

Lors du choix d’un moyen de communication, il importe d’éviter une approche simpliste selon laquelle une messagerie serait absolument sûre et une autre absolument dangereuse.
La sécurité dépend de l’architecture du service, du modèle de chiffrement, du mécanisme d’authentification, du stockage des messages, des sauvegardes, de la protection des terminaux et du comportement des utilisateurs eux-mêmes.
L’élément déterminant est l’utilisation éventuelle d’un chiffrement de bout en bout (end-to-end encryption). Dans ce modèle, le message est chiffré sur l’appareil de l’expéditeur et ne doit être déchiffré que sur celui du destinataire. Avec une mise en œuvre correcte, le serveur sert à transmettre des données chiffrées, mais ne doit pas disposer de la clé permettant de lire le contenu.
Par exemple, Signal indique que les messages et appels du service sont toujours protégés par un chiffrement de bout en bout. Telegram utilise un autre modèle : les chats cloud ordinaires appliquent un chiffrement entre client et serveur et sont stockés dans Telegram Cloud, tandis que les Secret Chats utilisent un chiffrement de bout en bout distinct et sont liés à des appareils concrets.
Lors de l’évaluation d’une messagerie, l’avocat doit donc regarder au-delà du slogan « données chiffrées » et comprendre où le chiffrement intervient, qui peut détenir les clés et où l’historique de conversation est stocké.

Un transport protégé n’est pas toute la sécurité

Intercepter un trafic moderne correctement chiffré pendant sa transmission sur le réseau est une tâche nettement plus difficile que d’obtenir des informations via un compte ou un terminal compromis.
Pour l’avocat, le risque pratique se situe donc souvent non au milieu du canal, mais à ses extrémités.
Même un chiffrement fort du canal de transport n’aide pas si un tiers obtient l’accès au téléphone lui-même, à une session active de la messagerie ou au compte de l’utilisateur. Dans ce cas, l’information peut être obtenue après avoir déjà été légitimement déchiffrée par l’application pour affichage au propriétaire de l’appareil.
C’est pourquoi la question « la messagerie est-elle chiffrée ? » n’est qu’une des questions à poser lors de l’évaluation de sa sécurité.
Smartphones sur une table pendant une réunion de travail — les terminaux comme élément du modèle de menaces
Même un chiffrement fort ne compense pas un téléphone compromis ou une session ouverte

Ce qui se passe sur le serveur de la messagerie

Une question distincte concerne la partie serveur du service.
L’utilisateur voit l’application mobile ou de bureau, mais la plupart des systèmes de messagerie modernes disposent aussi d’une infrastructure serveur. Celle-ci assure l’authentification, le routage des messages, la synchronisation des appareils et d’autres processus opérationnels.
Le volume d’informations accessibles au serveur dépend de l’architecture de la messagerie. Pour les services à chiffrement de bout en bout, le serveur peut ne pas avoir accès au contenu du message, mais certaines données de service peuvent rester nécessaires au fonctionnement du système.
Il est donc incorrect de partir du principe que toutes les messageries stockent nécessairement le contenu de chaque conversation. Il est tout aussi incorrect de considérer automatiquement que le serveur ne sait rien de l’utilisateur du seul fait du chiffrement.
L’ouverture du code a aussi son importance. La possibilité d’examiner le code source du client ou du serveur renforce la vérifiabilité technique. Signal, par exemple, publie le code des clients et de la partie serveur. Même un code ouvert n’est cependant pas une garantie absolue qu’une infrastructure concrète fonctionne à un moment donné exactement avec la configuration examinée par l’utilisateur.
L’avocat doit donc traiter le serveur de la messagerie comme un élément distinct du modèle de menaces.

L’information sur le téléphone lui-même peut importer davantage que le serveur

Un autre problème majeur est le stockage local de l’information.
Même si le message circule via un canal solidement protégé, il doit finalement s’afficher sur le téléphone ou l’ordinateur de l’utilisateur. Sur le terminal peuvent rester l’historique des échanges, des pièces jointes, des photos, des documents, le cache de l’application, des notifications et d’autres données.
La protection de la messagerie ne peut donc guère être séparée de la protection de l’appareil lui-même.
Si le téléphone de l’avocat ou du client est déverrouillé par un tiers, infecté par un logiciel malveillant ou autrement compromis, la protection cryptographique du canal ne résout plus l’ensemble du problème.
Autrement dit, même une messagerie très sécurisée ne peut compenser un terminal totalement non protégé. Voir aussi comment savoir si votre téléphone est écouté.

Prise de contrôle du compte

Une catégorie distincte de risques concerne non la cryptographie, mais la logique d’authentification.
Certaines messageries utilisent le numéro de téléphone comme l’un des principaux identifiants de l’utilisateur. D’autres peuvent utiliser un e-mail, un mot de passe, des codes QR, des liens à usage unique ou une combinaison de plusieurs méthodes.
Si la connexion ne nécessite que le contrôle du numéro de téléphone et d’un code à usage unique, la compromission de ce mécanisme peut créer un risque de prise de contrôle du compte. Cela peut survenir, par exemple, si l’attaquant obtient le code d’authentification ou le contrôle du numéro.
C’est pourquoi un mot de passe supplémentaire ou une vérification en deux étapes constitue un élément important de protection lorsque la messagerie le permet.
Cela devient particulièrement critique pour les services dont l’historique des messages est synchronisé via le serveur. Si un tiers connecte avec succès une nouvelle session autorisée, les conséquences peuvent être bien plus graves que l’interception d’un seul code SMS.
Telegram, par exemple, permet d’utiliser un même compte sur plusieurs appareils, et ses messages cloud ordinaires se synchronisent entre eux. Les Secret Chats suivent un autre modèle et ne font pas partie de Telegram Cloud.

Anonymat et identification de l’utilisateur

Sécurité et anonymat ne sont pas des notions identiques.
Une messagerie peut utiliser un chiffrement fort tout en liant le compte à un numéro de téléphone, une adresse e-mail ou d’autres identifiants.
L’avocat doit donc comprendre séparément quelles informations servent à créer et à récupérer le compte, ce que voient les autres utilisateurs et quels identifiants peuvent rester chez le service lui-même.
C’est particulièrement important lorsque la confidentialité porte non seulement sur le contenu des échanges, mais aussi sur le fait même de la communication entre un avocat donné et un client donné.

Les règles doivent être respectées par les deux parties

L’une des conditions les plus importantes d’une communication plus sûre est le même niveau de discipline de tous les participants.
Il y a peu d’intérêt pratique à ce que l’avocat protège au maximum son téléphone et son compte si le client utilise un mot de passe faible, n’active pas de protection supplémentaire à la connexion ou laisse des sessions ouvertes sur des appareils tiers.
La sécurité d’un processus de négociation est déterminée par son maillon le plus faible.
Pour les dossiers particulièrement sensibles, avocat et client doivent donc suivre des règles convenues d’usage de la messagerie : un canal de communication clair, le contrôle des appareils et sessions actifs, et la protection de l’accès aux comptes et aux appareils eux-mêmes.
Il ne s’agit pas d’inventer une procédure technique complexe pour chaque consultation. Il s’agit de comprendre que la confidentialité dépend des deux côtés de la conversation.

Demandes adressées aux opérateurs de messageries

Un autre aspect concerne les informations que détient effectivement le fournisseur du service.
Les opérateurs de services en ligne peuvent recevoir des demandes des autorités de police ou d’autres organes compétents selon les formes prévues par la loi. Le volume d’informations que le service peut techniquement fournir dépend toutefois directement des données qu’il collecte et stocke.
C’est pourquoi on ne peut affirmer que n’importe quelle messagerie peut, sur demande, transmettre l’intégralité de la correspondance d’un utilisateur.
Signal indique publiquement que, du fait de son architecture, il n’a pas accès au contenu des messages, des appels et d’un large ensemble de données associées, et ne peut donc pas transmettre ce qu’il ne stocke pas. La politique de confidentialité de Telegram prévoit la possibilité de communiquer une adresse IP et un numéro de téléphone sur demande appropriée d’autorités judiciaires compétentes dans les cas définis par cette politique.
Lors de l’évaluation des risques, il importe donc de distinguer le contenu des messages, les métadonnées et les données d’enregistrement.

Perte ou saisie du téléphone

Un risque distinct apparaît lorsqu’un tiers obtient physiquement le téléphone.
Il peut s’agir de la perte de l’appareil, de son vol ou d’une saisie dans les formes prévues par la loi.
Dans ce cas, la cible principale n’est plus le trafic réseau, mais l’information située directement sur l’appareil. La possibilité de l’obtenir dépend du modèle du téléphone, de la version du système d’exploitation, de l’état de l’appareil, du mode de verrouillage, de la protection cryptographique et d’autres facteurs techniques.
Il ne faut donc pas partir du principe que les données de n’importe quel smartphone moderne peuvent être obtenues « facilement ». Il est tout aussi incorrect de croire que le seul usage d’une messagerie sécurisée rend automatiquement impossible l’examen de l’appareil.
Pour l’avocat, cela souligne une fois de plus la nécessité de protéger non seulement le compte de la messagerie, mais aussi le téléphone en tant que support physique d’informations confidentielles.

La messagerie ne protège pas contre l’écoute du local lui-même

Même un canal de communication idéalement protégé ne résout pas le problème de la captation physique du son.
Si l’avocat tient un appel via une messagerie dans un local où un microphone tiers ou un autre dispositif d’enregistrement est installé, l’adversaire n’a pas besoin d’attaquer la cryptographie de la messagerie.
Ce risque devient particulièrement évident avec le haut-parleur. La conversation est alors physiquement reproduite dans le local et peut être enregistrée par tout moyen capable de capturer l’information acoustique.
La sécurité de la messagerie et la protection technique du lieu de négociation doivent donc être considérées comme des questions liées. Voir aussi comment protéger une salle de réunion contre les écoutes et le matériel sur la confidentialité avocat-client.
Bureau et espace de réunion comme élément du modèle de menaces lors d’appels via messagerie
Un canal protégé ne remplace pas le contrôle du local, surtout en mode haut-parleur

Infrastructure propre basée sur Matrix

Lorsque l’organisation a besoin d’un contrôle accru sur l’infrastructure de communication, une approche possible consiste à utiliser un serveur propre basé sur le protocole ouvert Matrix.
Matrix permet de déployer son propre homeserver et prend en charge le chiffrement de bout en bout des communications privées. Cela donne à l’organisation la possibilité de contrôler elle-même l’infrastructure serveur au lieu de dépendre entièrement d’un fournisseur externe unique.
Pour un contrôle supplémentaire de l’accès réseau, une telle infrastructure peut être utilisée avec un VPN et des règles propres de gestion du serveur et des clés.
Un serveur propre ne doit cependant pas être perçu comme une solution automatiquement plus sûre. Sa protection, ses mises à jour, ses sauvegardes et son administration deviennent aussi la responsabilité du propriétaire. Cette approche a donc surtout du sens lorsque les compétences techniques nécessaires et la capacité à maintenir correctement l’infrastructure sont présentes.

Un système d’exploitation renforcé comme couche supplémentaire

Le dernier niveau auquel il convient de prêter attention est le système d’exploitation du smartphone lui-même.
Pour les utilisateurs confrontés à un modèle de menaces élevé, des solutions spécialisées aux mécanismes de sécurité renforcés peuvent être utilisées. Un exemple est GrapheneOS — un système d’exploitation basé sur Android Open Source Project, orienté vers la réduction de la surface d’attaque, le renforcement de l’isolation des applications et une meilleure résistance à l’exploitation de vulnérabilités.
Aucun système d’exploitation ne crée cependant une probabilité nulle d’infection par un logiciel malveillant. Son rôle est de réduire la surface d’attaque, de rendre l’exploitation plus difficile et de limiter les conséquences d’une éventuelle compromission.
Un système d’exploitation renforcé est donc un élément supplémentaire, et non un substitut aux autres mesures de sécurité.

Conclusion

La sécurité de la communication entre avocat et client via une messagerie ne se définit pas seulement par le nom de l’application ou par la présence du mot « encrypted ».
Il faut évaluer simultanément le modèle de chiffrement, l’architecture serveur, le mode de stockage de l’historique, le mécanisme d’authentification, le lien du compte à un numéro de téléphone ou à d’autres identifiants, les sessions actives et la protection du terminal.
Il faut aussi prendre en compte l’accès physique au téléphone, l’examen des informations qu’il contient et la captation du contenu des échanges par des moyens techniques installés directement dans le local.
Les mêmes règles doivent être respectées par l’avocat et par le client. Si l’une des parties protège correctement ses appareils et comptes tandis que l’autre ne le fait pas, le niveau global de confidentialité diminue.
Dans les situations exigeant un contrôle accru, des systèmes de communication propres basés sur Matrix, l’usage additionnel d’un VPN et des systèmes d’exploitation renforcés peuvent être envisagés. Le principe fondamental reste inchangé : il faut protéger non une messagerie isolée, mais toute la chaîne de transmission et de stockage de l’information.
C’est précisément cette approche globale qui permet à l’avocat de réduire les risques de compromission des négociations, de protéger les informations du client et de traiter avec le sérieux requis la préservation du secret professionnel dans les communications numériques modernes.
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Messageries et secret professionnel

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